Le calendrier julien

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Comme précisé au dernier épisode, la gestion terriblement bordélique et intéressée du calendrier avait eu pour conséquence une avance de 90 jours sur l’année tropique1 — gênant. Et pire, à force de placer les mois intercalaires n’importe comment au gré des influences politiques et religieuses, une bonne partie des citoyens romains étaient complètement perdus et ne savaient plus du tout quelle jour on était. Bref, il fallait un bon coup de balais sur tout ça !

En 63 avant J.-C., un certain Jules César devient pontifex maximus, le plus haut statut religieux à Rome à l’époque. La gestion du calendrier lui incombe donc, et il ne se prive pas de tout remettre à plat… ce qui ne fit pas de mal !2

Il y avait deux grands chantiers à mettre en place pour avoir un calendrier un peu plus… propre :

  1. corriger l’avance du calendrier afin de coller aux saisons (et aux calendriers étrangers, essentiellement au grec) ;
  2. remodeler l’année elle-même histoire que ça ne se produise plus !

Correction de l’avance

À ce niveau, Jules César ne fit pas dans la dentelle : il ajouta purement et simplement 90 jours à l’année -46, qui compta donc 445 jours (si !). Ce fut une période un peu… confuse, tellement que c’est d’ailleurs son nom : on parle d'années de confusion pour désigner cette année et les précédentes, pendant lesquelles les citoyens ne savaient jamais trop quelle date on était.

César, voulant donc entreprendre une nouvelle réglementation de l’année, laissa d’abord s’écouler tous les jours qui pouvaient encore produire de la confusion : ce qui fit que cette année, la dernière de l’état de désordre, s’étendit à quatre cent quarante-trois jours.

Macrobe, Saturnales (1, 14)

Ces quatre-vingt-dix jours furent ajoutés sous la forme de deux mois supplémentaires (de 33 et 34 jours) au mois intercalaire “normal”. Et cette bien longue année terminée, toutes les régions sous l’autorité de Rome passèrent au nouveau calendrier : le calendrier julien.

Remodelage du calendrier

À côté des changements plus anecdotiques (tel que le placement du début de l’an au premier janvier3), l’objectif principal était de respecter le cycle naturel de la Terre autour du Soleil.

Pour ce faire, ayant affiné leur astronomie, il fut décidé d’ajouter dix jours à l’année habituelle et un jour tous les quatre ans, les romains sachant alors qu’il y avait 365,25 jours par an (on y est !… presque) : avec un retard d’un quart de jours tous les ans, en ajouter un entier tous les quatre corrige la donne. Tout ceci devait se faire sans toucher à l’équinoxe de printemps (le 25 mars), afin d’éviter de changer toutes les dates des fêtes religieuses et d’adoucir la transition vers ce nouveau calendrier.

Après cela, à l’imitation des Égyptiens, les seuls peuples instruits de l’économie céleste, il s’efforça de modeler l’année sur la révolution du Soleil, laquelle termine son cours dans l’espace de trois cent soixante-cinq jours et un quart.

Macrobe, Saturnales (1, 14)

Les jours furent distribués dans les différents mois, afin de les équilibrer (dans une certaine mesure) et d’éviter d’avoir un mois de dix jours de plus que les autres. Ainsi, janvier, août et décembre prirent deux jours, et les autres mois, un seul, ce qui donna ce calendrier déjà bien plus familier4 :

—  —  —  — 
Januarius 31 jours Februarius 28 ou 29 jours Martius 31 jours Aprilis 30 jours
Maius 31 jours Junius 30 jours Julius 31 jours Sextilis 31 jours
September 30 jours October 31 jours November 30 jours December 31 jours

Le mois de Quintilis est devenu Julius en l’hommage de Jules César en l’an -44. Beaucoup plus tard, en l’an -8, Sextilis est devenu Augustus, lors d’une réforme correctrice5 par l’empereur… Auguste, comme ça, là, discrètement, en passant6. Et depuis, à la francisation des noms près, ça n’a plus trop bougé !

Pourquoi parle-t-on d’année bissextile ?

Avant la redistribution des dix nouveaux jours dans les douze mois, le jour supplémentaire fut ajouté juste après ce qu’était alors le 24 février. Ce jour avait un nom : sextilis ante calendar martius (ouf)7. Comme il était doublé, le jour supplémentaire s’appela bis sextilis ante calendar martius, d’où est tiré le terme bissextile ;) .

Alors, il est bon, ce calendrier ?

On ne peut le nier, il est bien meilleur que le précédent ! Mais, en réalité, il n’est toujours pas parfait. Car il considère une année de 365 jours et un quart — or la durée réelle de l’année tropique est de 365,2422 jours ! Ça semble rien, mais dans les faits, le calendrier julien se décale d’un jour tous les 134 ans… Tout doucement, donc, mais après quelques siècles ça finit par se voir. Il faudra donc, encore une fois, réformer le calendrier…


  1. L’année tropique, c’est l’année des saisons : une année tropique s’écoule une fois que les saisons refont un cycle. Ça correspond donc à l’année réelle que le calendrier cherche à approcher du mieux qu’il puisse.

  2. À noter que bien que Jules César ait lancé la réforme du calendrier plus que bienvenue, il ne s’est pas empêché de profiter politiquement et religieusement des mois intercalaires du calendrier auparavant : entre le début de son mandat et la réforme, il n’aurait décrété qu’un seul mois intercalaire — et il n’y en eut que cinq en tout (au lieu de huit).

  3. En réalité, la question du jour de l’an à cette époque est toujours un peu floue : selon certaines théories assez plébicitées, les romains utilisaient déjà le premier janvier comme début d’année avant le calendrier julien. Il pourrait donc ne s’agir que d’une confirmation, et non d’un changement à proprement dit. Ce qui complique sérieusment les choses, c’est qu’il y avait plein d’année différentes chez les romains (religieuses, civile, de la magistrature, …), qui ne partageaient pas les mêmes conventions.

  4. Une autre interprétation veut que lors de la réforme de Jules César, Sextilis (futur Augustus, août) ne comptait que 30 jours, et que le 31ème fut ajouté par l’empereur Auguste car diantre, il ne pouvait pas être inférieur à Jules César ! Cette interprétation est, bien qu’ancrée dans la culture populaire, contestée : nous avons des sources qui la contredisent (par exemple Censorin, De Die Natali, Chap. XX)… et pas grand chose pour la soutenir. De plus, des papyrus mentionnant un sextilis de 31 jours ont été retrouvés, datés d'avant la réforme d’Auguste. Encore une légende urbaine :(

  5. Comme décidément les romains avaient un problème avec le calendrier, le collège des pontifs a pendant très longtemps compté, par erreur, une année bissextile tous les trois ans au lieu de tous les quatre (oui, sérieusement). L’empereur Auguste corrigea ça en 8 avant J.-C, soit trente-six ans et 12 “29 févriers” (au lieu de 9) plus tard…

  6. Auguste ne fut pas le dernier à tenter, mais le dernier à réussir. Notre avril n’est pas passé loin d’être Néronius, Claudius en lieu et place de mai, Germanius en juin, et Tibérius en septembre sur pression d’un proche de ce dernier. (Mais Tibère lui-même s’y opposa. Quelle modestie.)

  7. Ce nom un peu tordu vient du fait qu’après les ides (un jour de référence du calendrier romain, entre le 13 et le 15 selon les mois), on comptait les jours… à rebours : « le xième jour avant le prochain mois ». Sextilis ante calendar martius se traduit par « Le sixième jour avant le mois de mars »